La Belle au bois dormant
Dans son vaste palais, sous un sombre feuillage,
La Belle au bois repose, attendant le réveil ;
Son beau front est de glace et pâle son visage,
Ses longs cheveux lui font comme un manteau vermeil.
Un étrange sourire erre encor sur sa bouche,
Ses longs cils abaissés ombrent légèrement
Ce visage divin que le trépas farouche
Semble avoir en son vol effleuré seulement.
Elle a joint sur son cœur ses mains fines et blanches
Et semble une statue en marbre précieux,
Tandis que le soleil qui glisse sous les branches
A travers les vitraux la baise sur les yeux.
Elle ne peut sentir cette douce caresse
Car l’heure du réveil n’a pas encore sonné.
Elle n’a point perçu la voix enchanteresse
Qui dira : « Lève-toi, le siècle est terminé ».
Mais, tranquille, elle repose, impassible et sereine,
Suivant un rêve d’or qui fuit dans le ciel pur
Et qui, depuis longtemps, la ravit et l’entraîne
Jusqu’à ces inconnus que recouvre l’azur.
Un cavalier s’en vient à travers les broussailles,
Jusque sous les hauts murs du palais enchanté ;
Il voit devant ses pas s’écrouler les murailles
Et pénètre sans peine un ce lieu redouté.
C’est un prince au pourpoint de velours tendre et pâle,
Au visage plus beau que la clarté du jour,
Au grand chapeau chargé de rubis et d’opale,
Au regard plein de force et de vie et d’amour.
Il traverse la cour où les rameaux d’un arbre
Renversé par le temps gisent amoncelés
Et gravit sans frayeur les hauts degrés de marbre
Que la pluie et la neige ont presque descellés.
Le long des corridors, de grosses araignées
Qui dorment dans leurs rets tissés d’argent et d’or,
S’éveillant à demi, regardent, étonnées,
Ce vivant qui pénètre au séjour de la mort.
Puis, enfin, il arrive à la salle où repose
Celle qu’il vient chercher dans ce sombre palais ;
Il pousse vivement la porte à-demi close
Où passent en dansant de lumineux reflets.
Il voit la jeune fille endormie et si belle,
Attendant l’inconnu qui vient pour l’épouser :
Plein d’une joie immense, il se penche vers elle
Et sur sa main glacée, il pose un long baiser.
Dans tout le vieux manoir une rumeur s’élève ;
Dans le grand bois s’éveille un doux gazouillement
Et la jeune princesse, enfin, sort de son rêve,
Puis regarde autour d’elle avec étonnement.
Alors, dans la clarté du pâle jour qui tombe,
Elle voit l’étranger devant elle, à genoux,
Et les yeux encor pleins de lueurs d’outre-tombe,
Elle lui tend les bras et murmure : «C’est vous ?»
La Belle au bois dormant, radieuse et si pure,
Doit en son noir castel s’endormir pour longtemps,
N’est-ce pas ton image, ô superbe nature ?
Et le beau fils de roi, c’est toi, joyeux printemps !
C’est toi qui viens chercher la terre ensevelie
Sous les âpres linceuls de l’automne glacé,
Qui lui rends sa puissance et sa splendeur pâlie
Et dis, en l’embrassant : «C’est moi, ton bien-aimé !» |