Pour que mon âme enfin dévoile ses secrets
En mots se bousculant, coulant en avalanche
Sur la beauté des nuits et des femmes après,
J’avais pris rendez-vous avec la page blanche
Mon esprit dissipé se perdait dans mes vers
Et battait la campagne, annonçant la retraite
Vers mon lit si douillet… ou volontiers pervers,
Que rien que d’y penser, les rimes je maltraite !
Comme un cancre perdu dans un cours ennuyeux,
Cherchant l’inspiration, je relevais la tête
Vers la bibliothèque étalant à mes yeux
Son immense trésor où l’esprit est en fête.
Soudain, je l’aperçus, dévoreuse sans cœur,
Tissant un fil de soie allant de la Fontaine
Pour atteindre plus bas, sur l’étagère sœur,
Des méandres si noirs, La comédie humaine.
« Etrange raccourci, mais tu n’y connais rien ! »
Lançais-je à l’effrontée arborant tant de pattes.
Saisissant ma pantoufle, en élan wagnérien,
J’allais occire en fait la star des acrobates.
Sentant le vent tourner et l’odeur de l’assaut,
Les pattes à son cou, cette habile bougresse,
Malgré quelque laideur, s’enfuit d’un joli saut
Et, las ! ma charentaise évita de justesse…
Elle choisit alors mes livres les plus beaux,
Ignorant Mallarmé, Hugo, Rimbaud, Verlaine,
Pour se réfugier vers Boileau-Despréaux
Dont les vers plaisent bien, même à la plus vilaine !
Une brume en ma tête, et d’un coup j’ai compris !
Cet immonde abdomen cherchait quelque tendresse
En se réfugiant auprès des grands esprits,
Pensant que mon courroux bientôt serait caresse !
« Un poète elle aimait sera ton épitaphe,
Et les chants du Lutrin sont bien cruels parfois»
Murmurais-je à l’affreuse avant une autre baffe !
Je la ratais encor, mais de peu cette fois.
Je poursuivis la chasse à l’habile tisseuse
Dans les beaux Souvenirs de Monsieur Maupassant,
Qu’elle arpentait de biais en fine connaisseuse,
Alors que dans mes vers, je lui parais rasant.
Je la cherchais en vain dans tout le rayonnage,
Car elle courait vite, encor plus que mes yeux
A l’affût de ce long et mince bobinage
Que cette espèce engendre en un réseau soyeux.
Mais l’intruse velue a des tours dans son sac.
Elle rit avec Dard, quand aux Maigret je cherche,
S’enfuit chez Miss Marple ou Boileau-Narcejac,
Alors que chez Poirot, je poursuis ma recherche.
Soudain, je l’aperçois, causant avec Milou,
Après une visite au Moulin de Pologne,
J’écarte doucement Les poèmes à Lou,
Evitant d’effrayer la bête qui me lorgne.
Les muscles bien tendus et les sens en éveil,
J’envisage ranger, un jour, tel ou tel livre
Un soir ou bien la nuit, quand me fuit le sommeil,
Mais dans l’instant présent, la bataille m’enivre !
La traque se précise et remplace la peur,
Ma colère a fondu, mais non ma méfiance,
Cette infâme bestiole, à ma grande stupeur,
Implore mon pardon, en toute confiance.
Surmontant mon dégoût et celui de salir,
Je fus donné vainqueur contre cette araignée,
Car dans mon grand bureau, je ne dois point pâlir
Et ne tolère plus que ceux de ma lignée ! |