L’enjambement et le contre-enjambement


L’enjambement

L’enjambement - non autorisé entre les strophes d’un sonnet - est admis dans les contes, récits, fables, toléré dans les formes non fixes, déconseillé dans les alexandrins.

L’enjambement consiste à introduire une idée à la fin d’un vers et sa conclusion au début du vers suivant, autrement dit: la non-coïncidence de l’unité de syntaxe et de l’unité de vers.

C’est Ronsard qui aurait employé pour la première fois le verbe enjamber dans le sens de «prolonger au delà de la fin d’un vers». Il écrit, dans «Sonnets divers»:

                                        Ainsi, j’ay peingt de mille nouveautez

                                        C’est oeuvre mien: & si telles beautez

                                        Ne sont par tout également plaisantes

Le tournant du XVIe siècle au XVIIe siècle voit Malherbe proscrire l’enjambement, et Boileau, dans son «Art poétique» cite le poète avec admiration:

                                        Les stances avec grâce apprirent à tomber;

                                        Et le vers sur le vers n’osa plus enjamber.

La fin du XVIIIe siècle rend à l’enjambement son crédit. André Chénier, Victor Hugo, Théophile Gautier, Banville, Alfred de Musset,  J.-M. de Heredia, Vielé-Griffin,Verhaeren, etc.  en font usage avec bonheur.

*    L’enjambement tendu:

Ø     L’enjambement de force:

il prépare un terme énergique, comme le veut V.Hugo dans «Marion Delorme»:

                                        C’est le sceau de l’Etat, oui, le grand sceau de cire

                                        Rouge.

Ø      L’enjambement d’attente:

la voyelle de la dernière syllabe, si elle n’a pas de longueur naturelle, peut tirer  parti de la situation et s’allonger de manière expressive ou faire place à l’hésitation, à l’effort, etc., comme V.Hugo dans «La Légendes des Siècles»:

                                        Un des enfants revint apportant un pavé

                                        Pesant, mais pour le mal aisément soulevé.

Ø      L’enjambement de malice:

il convient à la surprise et à l’ironie, comme l’a montré V.Hugo dans «Années funestes»:

                                        Le crédit mobilier est une bonne affaire

                                        Pour les banques...

ou comme Musset dans «Premières poésies»:

                                        Bornez-vous à savoir qu’il avait la pucelle

                                        D’Orléans pour aïeule en ligne maternelle

Ø      L’enjambement déçu:

il met en scène la faiblesse ou la douceur au moment où l’on attendait la force, à l’instar de V.Hugo dans la Légende des Siècles:

                                        Les balles s’acharnaient, et son puissant dédain

                                        Souriait; il levait son sabre nu...-Soudain,

Ø      L’enjambement de limite franchie, assimilable au rejet (voir sous ce nom):

                                        Il franchissait les cols, il passa par-dessus

                                        Les Alpes. Sous ses pas, les ponts de bois moussus...

Ø      L’enjambement visuel:

il tire parti du mouvement diagonal de l’oeil, tenu de sauter de l’extrémité droite d’une ligne au début de la suivante. Ce mouvement naturel, nous n’en prenons conscience que si l’enjam-bement le souligne, pour décrire  des méandres, des zigzags, une route en lacet, un galbe séduisant, la spirale d’un lierre autour d’une colonne, le geste en or de l’éclair.

                                               Ce lierre qui s’enroule  et se glisse à l’entour

                                               Des arbres et des murs, lesquels tour dessus tour,...

Ø      L’enjambement gestuel, très proche du précédent:

                                   Le vent impétueux qui soufflait dans les voiles

                                   L’enveloppe. Etonnée et loin des matelots,

                                   Elle crie, elle tombe, elle est au sein des flots.

Ø      L’enjambement de chute:

                                   Une nymphe s’égare et s’arrête. Elle écoute

                                   Les larmes du matin qui pleurent goutte à goutte

                                   Sur la mousse. L’ivresse emplit son jeune coeur.

Ø      L’enjambement montant: l’écart mélodique se fait alors vers le haut:

                                   Clameurs passant ainsi que des volées,

                                   Chocs assourdis, profonds et réguliers

                                   Et tout à coup, l’arrêt dans les gosiers

                                   Des cris poussés dans de rudes mêlées.

Ø      L’enjambement de charme, l’inattendu de la douceur:

                                   Regrettes-tu l’adieu lorsque revient le soir

                                   Calme de l’Arcadie?

*     L’enjambement suivi:

Pour des motifs divers - bavardage que rien n’endigue, emphase pour laquelle l’alexandrin semble trop court, langage d’une passion qui ne connaît plus de lois ni d’oreille - il arrive que l’enjambe-ment soit un éclatement du rythme, les mots s’enchaînant selon le droit fil de la phrase, comme l’emploie Racine dans «Bérénice»:

                                   On voulait m’arracher de tout ce que j’adore,

                                   Moi, dont vous connaissez le trouble et le tourment

                                   Quand vous ne me quittez que pour quelque moment;

                                   Moi qui mourrais le jour qu’on voudrait m’interdire

                                   De vous...

*     Le faux enjambement:

Lorsque la partie enjambante occupe tout le vers suivant, et respecte la coïncidence des rhèses logiques et des accents fixes du vers (6e et 12e syllabes de l’alexandrin; 4e et 6e du décasyllabe), tout effet d’enjambement s’efface.

Il en va généralement de même lorsque la phrase s’arrête à la césure. C’est pourquoi, même dans les époques où l’enjambement fut proscrit, les poètes se permettaient d’amener la fin de phrase à la césure. On peut alors observer la naissance de véritables enjambements repentis...Parfaitement efficaces, ils s’arrêtent court après deux ou trois syllabes; mais, la pause respectée et l’effet obtenu, ils semblent vouloir se racheter et s’adjoignent des compléments incorporés au mètre, comme si l’enjambement tendu se détendait:

                                        Il fait bon voir dehors toute la ville en armes

                                        Crier: le Pape est fait, donner de faulx alarmes,

                                        Saccager un palais:...

Le contre-enjambement

Naissance ou reprise de la phrase dans la dernière mesure d’un vers césuré, la phrase s’achevant en général dans le vers suivant par un enjambement tendu ou faux enjambement.

Le contre-enjambement précède toujours l’enjambement comme le contre-rejet précède le rejet. Le contre-enjambement est dressé contre la rime comme le contre-rejet est dressé contre la césure.

*     Le contre-enjambement peut traduire:

Ø      la discordance, la discontinuité même, la rupture, la contradiction, l’opposition, la contestation, la protestation, le choc des forces adverses, la préparation de l’antithèse:

                                        Tout leur est bon, la nuit, // la mort; la pourriture

                                        Voit la rose et lui va // porter sa nourriture.

                                        Nous autres gens de cour, on nous croit têtes folles,

                                        Médisants, curieux, indiscrets, brouillons; mais

                                        Nous bavardons toujours et ne parlons jamais.

Ø      la légéreté, la gaîté, la fierté, l’orgueil, la suffisance, l’înterrogation, le doute, la méfiance, le qui-vive, la vigilance, l’attention, la défense hargneuse:

                                        L’air est fait de clarté, d’innocence; des ailes

                                        Battent dans l’Empyrée aux rives irréelles.

Ø      l’étonnement, l’originalité, la fantaisie, le baroque, l’irrationnel:

                                        Ils ont semé les dents de la bête; il en sort

                                        Des spectres tournoyants comme la feuille morte.

Ø      la concision, la brusquerie, la sévérité, l’autorité et l’attente de leurs effets:

                                        Toi-même tu te fais ton procès. Je me fonde

                                        Sur tes propres leçons. Jette les yeux sur toi.

                                        Mes jours sont en tes mains, tranche-les; ta justice,

                                        C’est ton utilité, ton plaisir, ton caprice.

Ø      la question, l’énigme, le mystère, l’arrêt, l’attente, l’annonce d’une suite, le report du regard au loin sur l’objet de l’attention, divers gestes auxiliaires servant d’explication, prêtant forme au signifié:

                                               Ce n’est point le serpent, c’est l’homme. Ces paroles

                                        Firent arrêter l’autre; il recula d’un pas.

Ø      le cri affectif, l’expression d’un sentiment violent ou d’une sensation vive:

                                        Quand jusqu’aux profondeurs les plus mornes, j’éclaire

                                        L’immense tremblement de l’horizon confus.

Cercle Romand de Poésie Classique – 15.11.2003