A MOLESON, IDYLLE EN DEUX CHANTS
 
Dédiée à la section Moléson du Club alpin suisse
 
CHANT 2:
LE CHALET
 
Tout dort. – Au chalet seul il reste une lumière.
Quatre hommes sont groupés autour de la chaudière,
Qui, pleine d’un lait gras, d’un lait pur, écumeux,
De ses flancs arrondis remplit l’âtre fumeux.
L’un a d’un vieux soldat la figure plissée ;
Il a moustache grise et barbe hérissée ;
Il se tient à l’écart, blotti contre le mur,
Et bourre et fume en paix sa pipe de bois dur.

Un autre, au coin du feu, travaille les moulures
D’une cuiller d’érable aux riches ciselures :
C’est lui qui va chercher le bois à la forêt.
Le troisième, coiffé de l’antique béret,
Porte un veston de toile, avec de courtes manches,
D’où sortent des bras nus aux chairs fermes et blanches.
Il a le front candide et le menton replet
D’un vacher de trente ans, toujours nourri de lait.

C’est l’armailli, le chef. A lui, l’œuvre sacrée,
Espérance du jour, labeur de la soirée :
Le fromage à former, délicat, savoureux,
Digne d’un armailli de son art amoureux !
Le dernier est debout. C’est le valet de peine,
Rose et blond, un enfant, mais taillé comme un chêne ;
Il frotte les cuillers et les jattes de bois,
Et les baquets luisants qui tournent sous ses doigts…

O terre pastorale, ô ma verte Gruyère,
Entre ces murs noircis te voilà tout entière !
Ton image est vivante autour de ce foyer.
Voilà le lot qu’au ciel il plut de t’octroyer.
Ces pâtres, ce chalet, c’est toi, c’est ton histoire ;
Ce sont tes arts, tes mœurs, tes enfants et ta gloire !


Ce vieillard, ce soldat, dans cet angle effacé,
Est un dernier débris des grandeurs du passé.
Il a ses quatre-vingts, on ne le dirait guère.
En sa belle jeunesse il a fait la grand’guerre,
Car c’était la coutume alors, en ces vallons,
Qu’un garçon commençât par gagner ses galons.
Pour unique bagage emportant l’espérance,
On prenait, un matin, le chemin de la France.

Les parents, les amis et le village entier
Vous faisaient la conduite, au loin, par le sentier.
En embrassant sa mère on retenait deux larmes ;
On se voyait déjà reluisant sous les armes.
Au régiment, bientôt, on trouvait les anciens.
A peine semblait-il qu’on eut quitté les siens.
La patrie était là : c’était encor la Suisse.
On apprenait le monde en faisant son service ;
On apprenait l’honneur, et, le temps expiré,
On revenait sergent, peut-être décoré.

On trouvait au retour la fidèle payse ;
Bras dessus, bras dessous, on allait à l’église ;
On s’épousait. Sans honte, on travaillait aux champs.
On avait sa maison, sa grange, ses enfants,
Quelques vaches de choix à l’étable rangées,
Et, pour les soirs d’hiver aux veilles prolongées,
Quand on casse les noix ou qu’on teille le lin
Des souvenirs de gloire à raconter sans fin.

Cette histoire est la sienne. Il eut femme, famille.
Il est veuf maintenant et n’a plus qu’une fille,
Qui le soigne. Jadis, pendant plus de trente ans,
On l’a cité parmi les illustres du temps,
Comme un maître armailli, vigilant, économe.
Son fromage, au dessert, avait certain arôme
Que prisaient à l’envi les gourmets connaisseurs.
Il a peu de rivaux parmi ses successeurs.

Sa marque sur la place est toujours la meilleure.
Il ne gouverne plus ; il se lève à son heure ;
Mais il dirige encore, il surveille des yeux ;
Et chacun marche droit sous le regard du vieux.


Naguère, beau conteur, de sa vieille mémoire
Il tirait chaque soir quelque nouvelle histoire.
C’était ou bien la chute ou bien l’un des exploits
De ce grand empereur qui bousculait les rois…
Ses récits étaient longs, sentencieux et graves,
Avec ce tour naïf qui sied aux hommes braves.
On ne se lassait pas de les redemander,
Et lui, recommençait toujours, sans marchander.

Mais les temps sont changés. Ce siècle dégénère…
Il a passé dans l’air comme un coup de tonnerre ;
Le monde en tremble encor. Voici bientôt un an
Qu’on ne sait plus parler que de Metz ou Sédan.
Ces souvenirs nouveaux ont un charme qui touche.
On les voit, au coterd, voler de bouche en bouche.
Et dans ce doux métier de conteurs empressés
Pour de jeunes blancs-becs les vieux sont délaissés.
N’était-ce pas hier qu’on vit à la frontière,
Ouvrant aux malheureux sa porte hospitalière,
La Suisse recevoir, décimés et gelés,
Les pâles bataillons des Français accablés.

Conscrit tout frais éclos de sa dernière école,
Le valet, cet enfant à la barbe encor folle,
Ayant monté la garde, en soldat, sur les lieux,
Les avait vus passer, tous, de ses propres yeux.
C’était son jour de gloire, à lui, son aventure,
Le rayon lumineux de sa jeunesse obscure.
Il se voyait encore au poste, l’arme au bras,
Non sans émotion, mais bien sans embarras.

Pelotons, bataillons, défilaient par centaines :
Conscrits et vétérans, sergents et capitaines,
Même les colonels, même les généraux,
Les vivants, les mourants, les lâches, les héros,
Ensemble, pêle-mêle, abandonnant la France.
Hélas ! pour quelques-uns, c’était la délivrance…
Le courage s’épuise et les forces aussi,
Et l’on est pardonnable à demander merci
Quand on tremble de froid, quand la faim vous tourmente,
Qu’on a pendant sept jours et sept nuits de tourmente,
Harcelés par le ciel plus que par l’ennemi,
Dans les neiges marché, dans les neiges dormi.


Ah ! Dieu ! c’était pitié de voir cette détresse,
Les faibles haletant sous la bise traîtresse,
Et les pauvres blessés qui venaient trébuchant,
Et les hommes de cœur qui pleuraient en marchant.
Quelques-uns s’arrêtaient en passant la frontière ;
Ils jetaient un regard vers la France, en arrière,
Un douloureux regard, triste et suprême adieu,
Et pour elle, en priant, demandaient grâce à Dieu.

Et lui, l’humble valet, sentinelle immobile,
Annonçant aux vaincus le pays de l’asile,
Devant cette misère et cet effondrement,
Il s’était senti fier et riche en ce moment,
Fier de sa liberté, riche de sa patrie,
La Suisse, la Gruyère et son alpe fleurie !…
Et du fond de son cœur, à sa manière aussi,
En regardant le ciel, il avait dit : « Merci ! »

Mais au chalet, ce soir, pauvre est la causerie.
Le vieux reste muet, grave en sa rêverie.
C’est son jour de naissance : il s’en est souvenu ;
La pesanteur des ans courbe son front chenu,
Et dans l’ombre achevant la pipe commencée,
Il suit le cours fatal de sa triste pensée.
Assis sur le foyer, le maître ciseleur
Profite, par moments, d’un reste de lueur
Pour jeter sur son œuvre un regard favorable,
A qui la vendra-t-il, cette cuiller d’érable ?
Le bois est de choix ; le modèle, joli ;
Il n’y manque plus rien que le dernier poli.
Seul , le valet du train, le héros-domestique,
Courbé sous le rayon de la lampe rustique,
S’agite en ce silence et le trouble parfois
En faisant tournoyer les grands baquets de bois.

Cependant l’armailli s’absorbe dans son œuvre.
Il travaille en artiste et non point en manœuvre,
Il attise, il modère, il entretient le feu ;
Il redoute le trop, évite le trop peu.
D’un regard paressant, il suppute, il mesure
La chaudière profonde et de vaste envergure ;
Jamais d’un lait si pur, plus parfumé, plus fort,
Il ne la vit s’emplir jusqu’aussi près du bord.


Voilà donc le tribut de l’alpe au front superbe,
C’est pour donner ce lait que Dieu fait pousser l’herbe,
Et que le gras troupeau, fidèle à son devoir,
Paît du soir à l’aurore et de l’aurore au soir !
Quelquefois le valet lui passe la lumière ;
Il ôte les charbons, les cendres, la poussière…
La chaleur, faible encor, s’élève lentement ;
Il la laisse monter, il attend le moment.

Soudain, se reculant de la flamme trop vive,
Il attire après lui la chaudière massive.
Puis, sur elle penché, des genoux l’embrassant,
Il plonge ses deux bras dans le lait tiédissant.
Le flot blanc rejaillit sur la peau rose et blanche,
Sur ces bras musculeux et nus jusqu’à la manche.
Le lait rase le bord ; lais lui, sans s’étonner,
Il le fait doucement sur lui-même tourner.

Ses doigts vont travaillant la masse déjà prise ;
Il cherche le caillé, le rassemble, le brise ;
Œ uvre de patience et d’un art vigilant,
Où des vrais armaillis triomphe le talent.
Regardez : il est là, les tempes boursouflées ;
Le sang se précipite en ses veines gonflées ;
Aux rougeâtres lueurs que jette le foyer,
On voit son front reluire et son œil flamboyer.

Le visage empourpré, la narine fumante,
En silence, courbé sur la masse écumante,
Il sent de ce lait pur monter à son cerveau
L’arôme capiteux comme d’un vin nouveau.
Mais la persévérance est sa vertu maîtresse ;
Il travaille, obstiné, sans relâche ni presse.
La règle est inflexible, et, pour être vacher,
Pas plus que le valet on n’a droit de broncher.

Bon courage, armailli ; dans ta noire chaudière
Tu tiens entre tes mains l’honneur de la Gruyère ;
Tu tiens entre tes mains l’honneur de Moléson,
L’honneur de ton troupeau, l’honneur de ta maison !…
Enfin le terme arrive ; il se lève, il respire.
Tout est bien, ses yeux bleus s’éclairent d’un sourire,
Et voyant le sergent approuver du regard,
Tranquille, il va laver ses mains de montagnard.

Puis il choisit la forme, il dispose la presse,
Et, d’un œil attentif, mesure la vitesse,
Sur le flot tournoyant, d’une cuiller de bois,
Qui dessine toujours des cercles plus étroits,
Longtemps autour du centre elle flotte, elle oscille ;
Elle en approche, y tombe et s’y fixe, immobile.
Pour le praticien le reste n’est qu’un jeu.
Sous le lait reposé l’on allume un grand feu.

La flamme, claire et haute, embrasse la chaudière ;
Le chalet resplendit de joie et de lumière ;
Puis, au juste moment, d’un seul coup de filet
Rassemblant le caillé suspendu dans son lait,
Il l’enlève, et soudain, le voilà dans sa forme,
Pantelant, ruisselant, succulent, tendre, énorme,
De son cercle élargi débordant le pourtour,
Le voilà, le voilà, le fromage du jour !

Salut au nouveau-né ! Salut et bonne chance !…
Jamais pièce de choix n’eut plus riche apparence.
Déjà l’heureux vacher en suppute le prix.
Où donc s’en ira-t-elle ? A Berlin, à Paris ?
Par les chemins de France ou par ceux d’Allemagne ?
Dieu ! que le monde est grand autour de la montagne !
Doit-elle à des amis, sous des cieux étrangers,
Porter un souvenir de l’alpe et des bergers ?

La réserverons-nous pour un premier baptême,
Pour un régal de noce à Bulle ou Tour-de-Trême ?
Ou bien, chez le curé, verra-t-on son fumet
Réjouir l’odorat d’un confrère gourmet ?
Laisserons-nous vieillir sa chair tendre et rosée ?
De quel vin pétillant sera-t-elle arrosée ?
Va-t-elle couronner un festin somptueux ?
Fatiguer le sommeil d’un Lucullus goutteux ?

Va-t-elle en son cercueil clouer un honnête homme ?
On conte que jadis un empereur de Rome,
Antonin, le Pieux, ainsi l’a-t-on nommé,
O gruyère, mourut pour t’avoir trop aimé.
Sous cet air innocent, va-t-elle, grasse et ronde,
Pour la seconde fois troubler la paix du monde ?
Mais non. Que craignons-nous ? Elle est de Moléson,
Où l’herbe a des parfums et n’a pas de poison.

Va donc, et ne crains rien : tu naquis pour la joie ;
Va, laisse-toi conduire où le hasard t’envoie.
Ton triomphe est certain. Le mortel fortuné
A qui dans ses décrets le ciel t’a destiné,
Celui-là connaîtra que ma verte Gruyère
Dans l’art qui fit sa gloire est toujours la première,
Et que ses armaillis, dignes de leurs aïeux,
Demeurent sans rivaux sous la voûte des cieux.

Le monstre appétissant qui gémit sous la presse
N’a point de ce lait pur épuisé la richesse.
Des flancs de la chaudière au large et noir pourtour,
Le sérac, plus léger, doit sortir à son tour.
Ainsi de soins féconds la veillée est remplie ;
Ainsi coule le temps ; l’heure passe et s’oublie.
Il est tard. Du repos le moment n’est pas loin.
Aux bras du travailleur doux est le lit de foin.

Déjà le vacher-maître a fait une tournée,
Pour inspecter encor l’œuvre de la journée.
Tout est propre, en son lieu, prêt pour le lendemain ;
D’un valet diligent partout on sent la main.
Puis, il jette au dehors, par la porte entr’ouverte,
Un coup d’œil. On dirait la montagne déserte.
Le regard se fatigue à plonger dans la nuit ;
On ne voit rien paraître, on n’entend point de bruit.

Seules au fond des cieux, sur un azur sans voiles,
Comme des perles d’or scintillent les étoiles.
Ce doit être bien loin que dorment les troupeaux :
Profond est le silence et profond le repos.
Il rentre, satisfait, et, selon la coutume,
Sans doute, il éteindra quelque tison qui fume,
Puis dira sa prière, avant l’adieu final…
C’est ainsi, chaque soir, qu’il donne le signal…

Mais non. Voyant mourir la flamme paresseuse,
Il jette sur la braise une bûche noueuse…
Le ciseleur s’étonne et murmure à part lui :
« Il paraît que le bois n’est pas cher aujourd’hui. »
Le vacher n’entend pas. D’une sûre cachette
Il tire avec prudence une outre rondelette ;
Comme on berce un enfant, un unique, un chéri,
Dans ses deux larges mains il la tient, lui sourit…

« Frères, dit-il, voici pour achever la veille.
C’est du pur Moléson ; elle est franche, elle est vieille. »
On dirait à l’ouïr que la chaude liqueur
De son parfum déjà lui dilate le cœur.
Ni raisins odorants, ni cerise mielleuse
N’ont rempli de leurs sucs l’outre mystérieuse ;
Mais une herbe des monts distillée au chalet,
Herbe que le troupeau dédaigne pour son lait ;

La gentiane jaune, ou bleue, ou purpurine,
Recèle ce nectar en sa forte racine :
Elixir du chasseur, trésor des montagnards,
Il ramène la vie aux lèvres des vieillards.
L’outre que l’armailli de sa niche a tirée
Etait pour ce grand jour dès longtemps préparée.
« Enfants, c’est pour le vieux ! dit-il en son patois.
On a ses quatre-vingts révolus, cette fois.

Quatre-vingts !… Hé, l’ancien, c’est pour vous qu’est la fête. »
L’ancien pour approuver fit un signe de tête.
« Dieu vous garde de mal et vous tienne en santé ! »
Ajouta l’armailli d’un air de gravité.
« Dieu vous tienne en santé ! » répéta l’assistance,
Et l’ancien salua du bonnet, en silence.
Pendant que le vacher, toujours grave et debout,
Pressant l’outre à deux mains, buvait un large coup.

Le vieux boit à son tour, à lèvre reposée,
Comme l’oiseau des champs va boire la rosée,
Savourant, distillant la divine liqueur
Qui coule perle à perle et lui va droit au cœur.
Puis, vient le pourvoyeur, l’homme du combustible,
Le ciseleur prudent, économe, irascible,
Qui, comme un tendre agneau tout à coup radouci,
Sur le brasier flambant jette sa bûche aussi.

Aucun n’est oublié. L’on se groupe en famille.
La résine s’enflamme et l’écorce pétille,
Et de ce feu léger le rayon gracieux
Brille sur tous les fronts et rit dans tous les yeux.

• sommets verdoyants, Alpes de ma patrie,
Combien dans vos chalets douce est la causerie
Quand le repos succède aux soins de chaque jour
Et que plane la nuit sur les monts d’alentour !
Qu’il est doux, qu’il est doux de laisser fuir la vie,
D’oublier la fatigue et d’ignorer l’envie,
Et de jaser en cercle assis autour du feu,
Et de boire au goulot à la garde de Dieu !

Cependant le vieillard rumine, bouche close,
La pipe entre les dents, immobile, morose ;
Il songe à ce grand âge, à ses quatre-vingts ans,
Au souffle qui lui manque, à ses pas plus pesants…
Mais pour le dérider la méthode est connue :
L’outre a passé deux fois, deux fois la bienvenue !
C’est peu. La pénitence est de recommencer.
Le valet vient de boire ; elle va repasser :

« Hé bien, tes Bourbaki, lui dit le vacher-maître,
On pourrait faire un tour à leur santé, peut-être.
Pauvres gens ! Pauvres gens !… Comme ils avaient souffert !
Ah ! les casques pointus… L’hiver ! Un rude hiver !…
Combien aviez-vous donc de neige à ces Verrières ?
– C’est selon. Dans les champs ça passait les barrières ;
Au poste, j’en avais haut comme mon fusil.
– Sang de Dieu ! » dit le maître en fronçant le sourcil.

Le sergent, à ces mots de fusil et de neige,
D’hiver, de Bourbaki, trépignait sur son siège.
Comme le vieux coursier couché dans le sillon,
Il venait de sentir le fer de l’aiguillon.
« Morbleu ! grommela-t-il, vos fameuses Verrières,
C’est ce Jura, là-bas, ces pâles taupinières,
Un pli dans la montagne, une combe, un joujou !
Allez voir en Pologne, en Russie, à Moscou !

Allez voir le chemin qu’a fait la grande armée,
Des Cosaques, des loups harcelée, affamée…
Sept jours !! Pauvres enfants, nous avons eu cent jours
De neige, encor de neige et de neige toujours !
Cent jours !!… Et nul de nous n’a parlé de se rendre.
Or, dans ces pays-là la bise n’est pas tendre…
Ah ! si nous avions eu, pour les soirs de bivac,
Une outre de la sorte au fond de notre sac !
On n’avait que la neige et les sacs toujours vides !
Nous faisions peur aux loups tant nous étions livides…
C’en était une, ça , de retraite, – bon Dieu !
Celle du Bourbaki, mise auprès, n’est qu’un jeu…
Ce que j’en dis, varlet, ça n’est pas pour te nuire.
Même chez les Combiers on peut bien se conduire,
Chacun fait en son lieu ce que l’ordre prescrit.
Le reste est du Malin… A la tienne, conscrit ! »

Ainsi des montagnards s’anime la veillée.
Le feu pétille encor ; la verve est réveillée ;
L’outre va circulant pour la troisième fois ;
L’ancien a retrouvé sa jeunesse et sa voix.
Ce n’est plus le présent , l’avenir court et sombre,
La fin, la triste fin, qui l’occupent dans l’ombre ;
C’est le vaste tableau d’un passé glorieux
Par un enchantement déroulé sous ses yeux.
Tous les vieux souvenirs ensemble ressuscitent ;
Ils s’appellent l’un l’autre ; ils se lèvent, s’agitent.
Ils viennent, les voici. C’est comme un régiment
Qu’on voit de l’horizon descendre lentement.
Devant le vieux troupier qui les passe en revue,
Ils gardent du soldat le pas et la tenue,
Et tristes ou joyeux, plus humbles ou plus grands,
Ils passent à la file et marchent rangs par rangs.

Il se voit équipé, partant pour la Russie ;
L’armée est fière et belle, à la peine endurcie.
Il passe le Niémen, puis la Bérésina.
Il traverse en courant Grodno, Smolensk, Wilna.
Il arrive. A Moscou s’allume l’incendie.
De la retraite immense il suit la tragédie ;
Il remarque les lieux où tombent les amis,
Les uns frappés à mort, les autres endormis.
On se bat en marchant ; on résiste, on attaque ;
A bas de son cheval on jette le Cosaque ;
Avec Ney, le héros, on s’égare, on se perd ;
A la neige, au brouillard, s’ajoute le désert.
Enfin, le terme vient de la sombre odyssée ;
La frontière fatale est enfin repassée ;
Et l’on peut voir alors combien restent là-bas,
Combien sont appelés qui ne répondent pas.

Mais le moment suprême en cette vieille histoire,
Celui qui plus avant se grave en la mémoire,
C’en est la fin tragique et le couronnement,
Non loin de Waterloo dans le pays flamand.
Depuis trois ans passés qu’il avait pris service,
Aux chances de la guerre il n’était plus novice ;
Il avait vu tomber les hommes par milliers ;
Les balles, les boulets étaient ses familiers ;
Il avait vu cent fois travailler la mitraille ;
On l’avait fait sergent sur le champ de bataille ;
Jamais il n’avait fui, jamais lâché son rang,
Et lui-même ignorait la couleur de son sang.

Souvent à son voisin la chance était fatale ;
On lui croyait un charme à dévier la balle,
Et c’était un dit-on, entre sous-officiers,
Que le Gruyérien était fils de sorciers.
Fils ou non de sorcier, son heure était marquée.
– L’heure et le lieu précis. – La fortune embusquée,
Traîtresse, l’attendait tout juste au coin d’un bois,
Pour lui faire payer sa part en une fois.

Il faisait nuit, nuit sombre, à l’horreur condamnée,
Car la terre buvait le sang de la journée,
Et le champ de bataille élevait sourdement,
Sa voix, sa triste voix, son long gémissement,
A la plainte des vents mêlant sa plainte amère.
Du ciel, du juste ciel un jugement sommaire,
Terrible, foudroyant, sans appel, sans erreur,
Venait le condamner l’invincible empereur.

Il fuyait, il fuyait dans un galop sans trêve,
L’œil fixe, regardant crouler son dernier rêve.
C’était l’arrêt de Dieux ; c’était l’arrêt du sort.
C’était la fin… Hélas ! ce n’était pas la mort.
Il fuyait… il vivait ! Il songeait en lui--même
Que l’ouvrier toujours récolte ce qu’il sème.
Les bataillons rompus se dispersaient au vent.
C’était un ouragan dans un sable mouvant.
Seuls quelques pelotons soutenaient la retraite,
Faisant le coup de feu, tâchant de tenir tête.
Là se trouvait l’ancien, le sergent, le sorcier.
Il était à son poste ; il marchait le dernier.


Une balle survint qui lui broya la cuisse.
C’était au bord d’un bois comme on en voit en Suisse.
Des fayards s’y mêlaient aux sapins chevelus ;
Les lierres enlaçaient les vieux troncs vermoulus.
Il s’y traîna, mourant, se coucha sur la mousse,
Heureux de la trouver et si fraîche et si douce ;
Sortit du fourreau noir le sabre au fin tranchant ;
Serra dans ses deux mains son guidon de sergent…
Et puis il attendit… Le sang coulait sans cesse.
Bientôt, pensant finir, il s’endort, de faiblesse,
Pour ne se réveiller qu’à l’aube, au lendemain.
Alors il voit venir des gens par le chemin :

C’étaient des médecins, des Anglais, et leur monde.
On met à nu sa plaie, on la lave, on la sonde…
« Cette jambe est de trop. Faut la couper, mon cher.
– S’il faut payer ce prix pour vivre, c’est trop cher.
– Est-ce ton dernier mot, mon garçon ; prends-y garde.
– C’est le dernier, docteur. La suite me regarde.
Mieux vaut mourir ici que de vivre impotent.
Assez d’autres blessés n’en diront pas autant.
Merci. Docteur… » On passe ; on va de proche en proche…
Juste ciel ! il faudrait avoir un cœur de roche,
Pour ne pas détester, à ce carnage affreux,
Les peuples et les rois qui font la guerre entre eux !

Dieu ! s’égorger ainsi pour des raisons futiles !
Tant d’horreurs, tant de sang, tant de pleurs inutiles !
Et les frères, les sœurs, et les mères en deuil !…
Oh ! la guerre est impie et stupide est l’orgueil !…
Il advint, vers le soir, qu’un voisin charitable,
Un paysan flamand, le prit dans son étable.
On lui donna du pain, du lait ; on le nourrit.
Il y resta dix jours, vingt jours ; puis, il guérit.
« La voici, regardez ! La voici, cette jambe.
Elle a ses quatre-vingts ; elle est encore ingambe…
Elle sent quelquefois le mauvais temps venir.
C’est un chatouillement ; c’est comme un souvenir…

Mais depuis soixante ans qu’on a voulu la prendre,
Elle n’a pas cessé de monter, de descendre.
Elle est encor de force à venir au chalet…
A la vôtre, armailli ! à la tienne, varlet ! »


Jamais il ne riait d’un rire plus allègre
Qu’en la faisant jouer, cette jambe, un peu maigre,
Mais souple. « Mes amis, fuyez les assassins !
Disait-il ; mais surtout, fuyez les médecins ! »
Pendant que l’on jasait, l’outre faisait sa ronde.
La flamme, en s’éteignant, légère, vagabonde,
Ainsi qu’un feu follet courait sur le brasier.
Le temps était venu de gagner le casier,
Lorsque le ciseleur, avec son fin sourire,
En regardant le vieux, soudain, se prit à dire :
« Sergent, un petit mot. A quoi pensiez-vous donc,
Lorsque vous étiez là, couché de votre long,
Dans ce bois de sapin, sur cette mousse verte,
Et que le sang coulait de votre plaie ouverte ?
Puisque vous le savez, je voudrais bien oiïr
Ce qu’on sent quand l’esprit se sent évanouir. »

A ces mots le vieillard prit un air de mystère.
Il resta quelque temps les yeux fixés à terre.
On lui demandait lé, semblait-il, un secret,
Qu’il ne pouvait trahir sans honte, ni regret…
Cependant il bourra la pipe accoutumée ;
Il prit entre deux doigts une braise allumée,
Et dit, en approchant la pipe du tison :
« J’entendais l’armailli chanter à Moléson. »

Enfants, si vous aimez les génisses folâtres,
Et l’alpe verdoyante et le Iou-eh des pâtres,
Les récits d’autrefois transmis par les aïeux,
Et la coraule antique et les ranz gracieux,
Ces ranz où l’on entend la voix de la patrie,
Et des troupeaux épars l’alpestre sonnerie,
Et les jeux, et les fleurs, et les lits de gazon,
Montez à Moléson, montez à Moléson !