Enfants, si vous aimez les génisses folâtres
Et l’alpe verdoyante ett le Iou-eh des pâtres,
Les récits d’autrefois transmis par les aïeux,
Et la coraule antique et les ranz gracieux,
Ces ranz où l’on entend la voix de la patrie,
Et des troupeaux épars l’alpestre sonnerie,
Et les jeux, et les fleurs, et les lits de gazon,
Montez à Moléson, montez à Moléson !
CHANT 1:
LE TROUPEAU
Les vaches ont passé la journée à l’étable,
Loin de l’essaim des taons au dard impitoyable.
Pendant que le soleil là-haut a cheminé,
Sous le toit protecteur elles ont ruminé,
Et, sur deux rangs serrés au licol attachées,
Côte à côte rêvant, ou debout ou couchées,
Elles ont distillé ce lait pur, écumeux,
Qui rend de Moléson les alpages fameux ;
Puis elles ont donné le fruit de leurs mamelles.
Tout est plein : les baquets, les seillons, les gamelles.
Mais déjà le soleil baisse vers le Jura.
Le troupeau va sortir : la brise fraîchira.
Venez, venez brouter,
génisses,
vaches mères !
Les fêtes du printemps sont fêtes éphémères
;
Rapides sont les jours, rapide la saison…
Venez, venez brouter, vaches de Moléson !
La porte s’est ouverte.
A qui la blanche tête
Qui s’avance, inquiète, et regarde et s’arrête
?
C’est le sultan jaloux, c’est le roi du troupeau,
Avec son œil oblique et louche, à fleur de peau.
Il a de ses pareils la rude chevelure,
Le jarret bas et souple et l’épaisse encolure.
De ses naseaux fumants sort un bruit de rouet…
«
Marche ! » dit un enfant qui fait claquer son fouet,
Et l’énorme taureau s’ébranle. Il a fait place.
Une vache le suit, puis une autre. L’espace
Est étroit. Une à une on les voit défilant.
Elles passent le seuil d’un pied lourd, indolent.
Soit que le jour trop vif soudain les éblouisse,
Soit qu’un reste de songe encor les engourdisse,
L’œil vague et sans regard, elles semblent rêver…
Elles ont, au réveil, le monde à retrouver…
Cependant le berger les flatte, les invite,
Appelle par son nom la reine favorite,
Montrant le pâturage en sa fraîche beauté
Et la poche de cuir qui lui pend au côté.
C’est la poche du sel, connue et bien remplie :
Autour de ce drapeau la troupe se rallie ;
Chacune tend le cou pour demander sa part,
Et le groupe se forme et s’apprête au départ.
Allez,
allez brouter, génisses, vaches mères !
Les fêtes du printemps sont fêtes éphémères
;
Rapides sont les jours, rapide la saison…
Allez brouter, vaches de Moléson !
Ils sont partis
Ils vont la
route accoutumée,
Par leurs pas tour à tour formée et déformée.
Le plus ancien berger les précède, entonnant,
Au milieu des échos sur l’alpe résonnant,
Le gai refrain d’appel du ranz des Colombettes :
Lioba ! Lioba !… Bientôt les génisse coquettes
Loin des chemins tracés courent, batifolant,
Fières, la queue en l’air, grimpant, dégringolant
;
Les vaches, prudemment, suivent l’antique ornière.
La reine du troupeau s’avance, la première ;
Orgueilleuse, elle agite en dame de grand air
La cloche la plus riche au timbre le plus clair.
Chacune va son pas, sans
hâte ni caprices,
Attentive à trouver les creux les plus propices,
Puis viennent les enfants, les boubos, les varlets,
Plus heureux que pinsons dans les bois verdelets ;
Ils marchent les derniers, après les plus pesantes ;
Le plus jeune brandit, dans ses mains innocentes,
Le plus épais gourdin des bergers montagnards
Et jette de grands cris en chassant les traînards.
Allez, allez
brouter, vaches mères !
Les fêtes du printemps sont fêtes éphémères
;
Rapides sont les jours, rapide la saison…
Allez, allez brouter, vaches de Moléson !
Ils vont chercher au loin la place désignée,
Une place de choix, une côte épargnée.
Ils y sont… O trésors ! pâture ! volupté !
De l’alpe et du soleil double fécondité !
C’est
de pourpre et d’azur qu’est faite la prairie.
Des fleurs et du gazon vierge est la broderie…
Quand l’alpe a des frimas secoué le linceul,
Elle a de ces jardins que Dieu cultive seul…
Point d’arbrisseau rampant, ni de gogant superbe,
Rien que l’herbe et le ciel, rien que le ciel et l’herbe
!
L’herbe est d’un vert si frais, si tendre, si léger
Qu’avec les gémissons on voudrait fourrager ;
Le ciel, le
vaste ciel, est un azur sans voiles,
Ou bien avant la nuit frissonnent les étoiles,
Et le gai vêtement sur la terre jeté,
Fait de ce bleu profond sentir la pureté…
Un ruisselet jaseur sur la pente murmure ;
Le troupeau tout entier va boire à cette eau pure.
Puis à sa fantaisie il est abandonné
Et d’étage en étage il broute, échelonné…
Bientôt
les feux rasant de l’astre qui se couche
Troublent dans son repas le lourd taureau farouche,
Qui vers l’ombre, en grondant, tourne son front crépu,
Etalant au soleil un dos fauve et trapu.
Les jeunes, curieux et noves encore,
Voyant sous leurs naseaux l’herbe qui se colore,
Du trèfle succulent détournent leurs grands yeux
Et, la face éblouie, interrogent les cieux.
Comme les monts neigeux
où roule l’avalanche,
S’empourpre le manteau de la génisse blanche.
Chacune a son reflet ou son rayon vermeil,
La brune la plus humble a sa part de soleil,
Sous les plis chatoyants de sa robe d’ébène,
Altière, entre ses sœurs, se prélasse la reine…
Ainsi descend du ciel l’astre au front radieux,
Aux bergers, au troupeau prolongeant ses adieux.
Il descend. Le Jura, comme un tranchant de lame,
Déjà coupe le bord de son disque de flamme.
Sonnettes et sonneaux lui tintent le bonsoir…
Sonnettes et sonneaux lui disent au revoir.
O paisible concert, alpestre symphonie,
Fait pour les échos de la voûte infinie,
C’est de toi que s’élève, à la chute
du jour,
En l’honneur du soleil le dernier chant d’amour.
Broutez, broutez en paix, génisses, vaches mères !
Les fêtes du printemps sont fêtes éphémères
;
Rapides sont les jours, rapide la saison…
Broutez, broutez en paix, vaches de Moléson !
Le soleil est couché, Diffuse est la lumière.
On ne distingue plus rosage ni bruyère.
Les lis au manteau blanc, les œillets empourprés
S’effacent, confondus dans la pâleur des prés.
Seuls, les orchis cachés dans l’herbe humide et grise
Se trahissent encore en parfumant la brise.
Mais sur le Moléson le troupeau ne dort pas…
L’herbe de la montagne invite aux longs repas…
Peut-être une chevrette ou bien un veau folâtre,
Race d’enfants perdus, sourds à la voix du pâtre,
Las d’avoir affronté le soleil de midi,
Bondi sur sur la pelouse et sur les rocs bondi,
Ont-ils déjà cherché, pour y dormir à l’aise,
Quelque tapis douillet de myrtille et de fraise ;
Parmi les roseliers aux arômes subtils,
Des jeux du lendemain, peut-être rêvent-ils.
Mais la vache nourrice, aux mamelles fécondes,
Ne s’est pas fatiguée en courses vagabondes ;
Elle broute. Il lui faut, demain comme aujourd’hui,
Donner le lait du jour et le lait de la nuit.
En vain l’ombre est épaisse, elle sait ou devine
Les creux favorisés où la pature est fine,
Où croissent l’alchimille et les trèfles dorés
Et les verts pâturins aux épis chamarrés.
Elle flaire, choisit, agite sa sonnette,
Promène lentement ses naseaux sur l’herbette,
Fait un pas, puis un autre, à son aise, à son gré,
Et fauche sans y voir tout le meilleur du pré.
Ainsi, toujours broutant, vers la terre courbée,
On la croit tout entière à son œuvre absorbée
;
Puis, il lui prend soudain quelque vague désir…
Est-ce espoir ou regret ? Est-ce peine ou plaisir ?…
Elle cherche
des yeux quelqu’un sur la montagne :
Peut-être le vacher, peut-être une compagne,
Peut-être le soleil absent du firmament,
Et dans la nuit sonore elle appelle en bramant…
«
Iou-eh ! » répond dans l’ombre une voix argentine.
C’est le petit berger, toujours d’humeur lutine,
Qui n’a jamais ouï vache ni génisson
Sans venir aussitôt hucher à l’unisson.
Iou-eh !broutez
en paix, génisses, vaches mères !
Les fêtes du printemps sont fêtes éphémères
;
Rapides sont les jours, rapide la saison…
Iou-eh ! broutez en paix, vaches du Moléson !
Iou-eh ! la brise
est douce et la nuit sans orage.
Ils gagnent à pas lents le haut du pâturage,
Cette croupe arrondie où l’œil n’est dominé
Que par le ciel sans fond d’astres illuminé.
C’est là, près du sommet, que le troupeau s’assemble,
Que vaches et vachers s’en vont dormir ensemble…
Lentement, pesamment, ployant les deux genoux,
Le premier qui se couche est le sultan jaloux,
Le taureau. Près de lui, la reine, gracieuse,
Trouve un lit velouté d’herbe fine et soyeuse.
Puis, chacune en son lieu les imite à son tour,
Et le troupeau s’endort en attendant le jour.
Immobile, sans bruit,
il repose, il rumine,
Parfois sonne dans l’ombre une cloche argentine,
Quand la blonde génisse, en son sommeil léger,
Voit sur leurs ailes d’or les songes voltiger.
Soudain, entre deux blocs noircis par la fumée
Sous une croix de bois brille un feu de ramée.
Il est entretenu par de faibles débris :
Herbe sèche, rosage et saules rabougris…
N’importe, c’est un feu qui s’anime et pétille
;
Les bergers à l’entour vont s’asseoir en famille.
Enfants de la Gruyère, ils sont gras, ils sont blonds,
Couverts de peaux de chèvre et de grands chapeaux ronds.
Serrés près du foyer, ils prolongent la veille ;
Ils se content tout bas quelque histoire bien vieille ;
Ou, d’une voix sonore, à la face des cieux,
Ils chantent les chansons que chantaient les aïeux.
Puis, sentant
le sommeil peser sur leurs paupières,
A genoux, tous ensemble, ils disent leurs prières,
Et, le front découvert, devant la croix de bois,
Ils répètent amen, et se signent trois fois.
Bientôt, les plus petits, près de la cendre chaude,
Du sommeil des enfants et des âmes sans fraude,
Dorment enveloppés dans leurs peaux de cabri.
L’humble croix de sapin est leur unique abri.
Les autres, vieux
troupiers de l’alpe solitaire,
Se font un oreiller de leur bras sur la terre.
Au foyer qui pâlit fume un dernier tison…
Il s’éteint, et la nuit règne sur Moléson.
Seuls, les astres au ciel cheminent en silence,
Et leur marche éternelle atteste la présence
De celui qui les guide et qui n’est jamais las,
De l’unique berger qui ne s’endorme pas.
Dormez, dormez en
paix, génisses, vaches mères !
Les fêtes du printemps sont fêtes éphémères
;
Rapides sont les jours, rapide la saison…
Dormez, dormez en paix, vaches du Moléson ! |